VÉCU – SOCIÉTÉ – COMMERCE

12 h 15. Bus (bleu).


12 h 25.métro (Villette)


Je suis allé hier à la librairie Gibert, boulevard Saint-Michel, demander le prix de certains bouquins pour le concours de l’IDHEC. Il y avait au rayon Beaux-arts, où je me suis rendu, un jeune vendeur, d’une vingtaine d’années, très charmant et sympathique, qui m’a consciencieusement fourni tous les renseignements que je désirais. En dehors de sa conscience professionnelle, ou plutôt en considérant celle-ci, mais d’une façon nouvelle, j’ai été frappé par la connaissance dont il faisait preuve de tous les livres dont je lui parlais et la promptitude avec laquelle il me renseignait. J’ai jugé qu’il était bien agréable d’avoir affaire à quelqu’un qui connaisse bien ce qu’il vend et qui le vende avec autant d’intérêt, car on sentait chez lui un intérêt pour ces livres, une culture que possèdent bien peu de ces jeunes vendeurs, engagés pour la plupart dans ce domaine comme dans n’importe quel autre. Et c’est là une forme particulièrement sympathique de cette conscience professionnelle en question, car le zèle dans le travail n’est pas le fruit d’une ambition d’être bien vu par le chef de service, mais plutôt d’un véritable amour des livres. Ce n’est pas les supérieurs qui comptent, mais la marchandise, il s’agit donc de l’aimer et de bien la connaître.


J’ai jugé ce jeune homme bien plus «intéressant» que deux bonnes femmes que j’ai vues ce matin. Elles vendaient la quincaillerie, paraît-il. Quand je suis entré, j’ai demandé un flacon plastique d’eau de Javel. J’ai dû attendre des heures pour en avoir le prix. À côté de moi une cliente était perdue dans les piles électriques : impossible de trouver ce qui lui convenait… Scène caractéristique de ses commerçants qui n’aiment pas ce qu’ils vendent et qui ne le connaissent pas.


Cela m’a fait penser à ce que disait André Martin : le type qui ne connaît pas une technique, le type qui n’est pas un spécialiste, qui ne nous apprend pas quelque chose, celui-là ne nous intéresse pas ; on n’en a pas besoin. Il est hors de notre époque… C’est le jeune homme de chez Gibert qui est l’avenir… Pourquoi ? Je disais que le désir de se faire bien voir – semble-t-il – n’intervenait pas. Mais sa condition d’employé, d’exploité, le pousse, le galvanise… Ces bonnes femmes avaient une mentalité de propriétaire… C’est ce qui les condamne…

Note écrite à 19 ans

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