VÉCU – PRISON – AMIS – CORRESPONDANCE – AGNÈS

André a répondu il y a quelques jours à ma première lettre. Sa lettre a mis du temps à me parvenir car, comme je n’avais pas mis mon adresse, elle est passée par Lionel Erhart. D’ailleurs j’ai honte d’avoir eu ce réflexe idiot – car je ne crois pas qu’on soit fiché parce qu’on écrit à un déserteur. Je vais lui indiquer l’adresse dans ma prochaine lettre.
C’est drôle d’écrire à quelqu’un qu’on ne connaît pas : nous n’avons, pour l’instant, en commun que sa souffrance. Il est très jeune, sa lettre le prouve. C’est d’autant plus terrible : j’ai l’impression que c’est un enfant qu’ils ont mis en prison.
Il parle de son « univers carcéral ». Je pense aux types qui sont chargés – et qui l’acceptent, pour de l’argent – d’en empêcher un autre de franchir une porte. Qui le surveillent, qui limitent ses déplacements, ses gestes, qui réduisent sa vie un squelette, un fantôme de vie, à la survie. Une survie végétative où l’être entier en prend un coup.
Je repense à ce que j’ai, moi, souffert d’être seulement limité comme je l’ai été à l’armée où je n’étais pas complètement enfermé, comme il l’est, lui. J’arrive difficilement, (…)

Dessin d’Agnès (5 ans 1/2) à cet endroit de la page:

1977.05.04Dessin d’Agnès

Agnès a fait ce dessin avant que je n’écrive sur cette page car j’ai continué à écrire la suite de mon texte en contournant son dessin !

(…) mais je crois que j’y arrive, à imaginer ce que ça peut être un jour plus un autre et un autre, une semaine, des mois en prison. Il parle d’idées suicidaires. Elles doivent venir au bout d’un certain temps, d’un certain désespoir.
Enfant, pauvre enfant, mon pauvre frère. Plein d’idéal. Il a des mots, des formules qui feraient sourire s’il était libre. Quand on est libre, on est surtout libre de dire des conneries. Quand on n’est plus libre et qu’on continue à les dire et à y croire, ça n’est plus des conneries.
Quand je pense qu’on enferme des hommes parce qu’ils refusent d’en tuer d’autres ! S’il avait connu d’autres petits malins, joué les dingues, on l’aurait réformé, il n’en serait pas là.

– Note écrite à 30 ans

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *