VÉCU – AGNÈS

(0h45)
Jocelyne est allée à Lorient amener Agnès à ses grands-parents, car Maman, à qui nous devions laisser la petite, a été hospitalisée pour « dépression nerveuse ». Depuis sa chambre d’hôpital, elle continue à avoir l’œil sur tout, et un œil mauvais : elle s’offusque que ce soit les L. qui aient la petite et non René qui s’est proposé pour la garder et qui a dû le dire, sans se rendre compte que c’est une chose dont elle allait s’emparer, comme tant d’autres.
Mes parents sont ma malédiction. J’ai impression d’avoir de l’eau qui me fuit entre les doigts.
Jocelyne est partie. Je me retrouve seul. Pour la première fois depuis bien longtemps (depuis quand ?) J’ai été un peu seul l’été dernier, sur la route ou dans des trains (ou dans cette chambre des Escholiers, quand Danièle s’en allait).
Solitude. Chose étrange ! Je n’arrive pas à la cerner, en vérité. Misère et grandeur, tout ensemble.
Je pense beaucoup, bien sûr, à cette solitude dont j’ai rêvé, cette solitude d’après mon départ, d’après ma séparation d’avec Jocelyne. Mais ce n’est pas pareil. Cette solitude, je la peuplais de présences (de femmes) que j’aurais poursuivies avec cette vieille fièvre. Mais aujourd’hui, cette fièvre n’est pas. Je ne crois pas que ce soit parce que Jocelyne va revenir, mais je ne crois plus. La croyance en l’autre, c’est fini. La rencontre, Nadja, l’amour-fou, la baise des cœurs : foutaises !
Ce qui m’inquiète le plus, c’est que je ne crois plus en moi, non plus. Tout du moins, le ver est dans le fruit. À cause des autres. Et du monde. Jammot m’oppresse. Quand déciderai-je moi-même et quand ferai-je les films que je voudrai faire (car aujourd’hui je ne sais ce que je veux). Tout m’apparaît dérisoire. Et pourtant, j’ai bien plus de possibilités de création que tant d’autres ! La route est longue et dure, et si courte ! Qu’aurai-je dit, quand je finirai ma vie ? Je parle d’imaginaire, mais le réel m’écrase.

– Note écrite à 28 ans

VÉCU – AGNÈS

(Minuit
Je viens d’aller voir « Alice au pays des merveilles ». J’ai été double pendant toute la projection (en version française, malheureusement). J’étais moi, aujourd’hui, 28 ans, « adulte », et j’étais un petit bonhomme de quatre ou cinq ans qu’on avait emmené, avec toute sa classe de l’école maternelle d’Hammam-Lif, voir un dessin animé au cinéma.
(…)
Pensant à moi, j’ai pensé à Agnès, essayant une fois de plus d’imaginer comment elle vivait les choses. J’ai si peur qu’elle souffre !

– Note écrite à 28 ans

VÉCU – AGNÈS

Revenue de Lorient, Agnès parle de mieux en mieux. Elle a parlé pour la première fois, il y a quelques jours, de « petit frère » et de « petite sœur » qu’elle accole à ses « copines ». Ça donne à réfléchir…
J’ai l’impression d’avoir de moins en moins besoin de la brimer. Mais il y a quand même des obstacles à son désir…

– Note écrite à 28 ans