CITATION – LITTÉRATURE – LA BRUYÈRE

« L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent aussi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé. » (La Bruyère)

Note écrite à 16 ans

IDÉE – THÉÂTRE

Macbeth – Les sorcières (mise en scène)

Costumes : très longs, très rugueux. On doit avoir l’impression qu’elles peuvent à tout instant s’empêtrer dans les pans qui retombent en leur formant une espèce de traîne.

(Le rideau se lève. La lumière est glauque, astrale. Un arbre décharné tend ses branches à contre jour sur la lumière blanchâtre et phosphorescente du ciel. Depuis l’arbre, auxquels ils font ainsi un sinistre feuillage, pendent des écheveaux d’une sorte d’étoupe ressemblant à des cheveux. Au bas de l’arbre un feu de bois en étoile, pas trop vif. La 3ème sorcière, à genoux, en tient une masse pendant en une ligne à peine courbée, depuis une branche inclinée vers le sol, la courbe finissants à ses mains tenues au-dessus du feu, la nappe du reste des cheveux plongeant dans le feu et brûlant de petites flammes qui semblent vouloir remonter vers le haut des écheveaux sans jamais y arriver. Elle est tournée vers le public. De derrière l’arbre sort la 1ère sorcière, qui s’arrête, les yeux dressés vers le ciel : un éclair fulgure rapidement. Pendant l’illumination, vacillante, la 1ère sorcière se retourne, arrache une masse d’écheveaux et, les bras un peu retenus par la masse qu’elle entraîne, le tonnerre éclatant, elle se précipite vers le feu pour s’agenouiller auprès de sa compagne, malaxant les cheveux avec fureur, sa compagne, elle, les faisant brûler avec une malice féroce. La 3ème sorcière la regarde. Le tonnerre s’arrête, la 1ère sorcière est à genoux, aux côtés de l’autre, toutes deux se retournent. La 2ème sorcière est entrée :

— 1ère sorcière : « D’où viens-tu, sœur chérie ? »
— 2ème sorcière : « De saigner une truie »
(Elle reste debout. La 1ère sorcière se retourne vers le feu et se met à faire brûler des cheveux)
— 3ème sorcière : (se tournant vers la 1ère) « Et toi, ma sœur, il semble que tu te plaignes ? »
— 1ère sorcière : (penchée sur le feu, marmottant avec fureur, récitant sa tirade comme le compte qu’on fait des injures reçues avant la vengeance)

« La femme d’un marin mastiquait des châtaignes,
Plein entre les genoux et plein la bouche pleine,
Mâchonnant, mâchonnant,
« Eh, donne-m’en » lui dis-je !
« Arrière ! » m’a hurlé cet égout de cuisine.
Alors comme son mari,
quartier-maître à bord du « Tigre »,
fait voile vers la Syrie,
j’embarque sur un tamis,
je rame vers le navire
Et sous la forme d’un rat,
dans la cale et sous la coque,
je grignote et je grignote,
il verra ce qu’il verra ! »

(À ces mots, elle jette violemment une plus grosse masse de cheveux dans les flammes qui s’embrase très haut et très fort, éclairant violemment le faciès démoniaque de la 1ère sorcière)
(La 3ème, debout, fait le geste de pousser et de jeter une botte de foin mais en plus lent, elle pousse le vent vers la 1ère sorcière)
— 3ème sorcière : « Prend ce vent, je te le donne. »
(Avant que la phrase finisse, la 2ème sorcière est debout, son bras s’élève, agrippe une masse invisible et redescend, entraînant la masse)
— 2ème sorcière : « Moi cet autre. »
(La 1ère sorcière écarte les bras et les referme sur la main tendue de la 2ème sorcière qu’elle serre)
— 1ère sorcière : « Que tu es bonne. »
— 2ème sorcière : « Et les autres ? »
— 1ère sorcière : (la regardant avec une lueur féroce dans les yeux) « Je les tiens !

Il n’est ni vague ni requin
ni vent dont je ne dispose,
j’ai le reste de la rose
et les cartes des marins…
Qu’il sèche comme le foin,
le mari de ma commère,
quatre, quatre et dix semaines,
pâle, pâle et rabougri !
Que j’épingle jour et nuit
à l’auvent de sa paupière
l’enseigne de l’insomnie,
qu’il pèle comme un prêtre
sevré de la sacristie !
Que sa barque se fracasse
ou du moins que la bourrasque
le cogne contre les mats !

(Le ton est allé crescendo. Elle s’arrête là, brusquement, fouille ses habits, en sort un objet qu’elle montre à la 2ème sorcière) « Regarde ! »
— 2ème sorcière : « Qu’est-ce que cela ? » (Elle s’accroupit pour voir, non seulement étonnée, mais vaguement réjouie, comme lubrique.)
— 1ère sorcière :

« D’un marin qui n’est pas mort
Un autre me réconforte :
C’est le pouce d’un pilote
noyé dans les eaux du port.

(Elle rengaine l’objet)

(Tambour…)

— 1ère sorcière : (se redressant) « Macbeth ! »
— 2ème sorcière : (se redressant) « Macbeth ! »
— 3ème sorcière : « Il approche ! »
— Toutes : (elle dansent, la 1ère et la 2ème se tenant plus ou moins, la 3ème seule)

« Tissons le piège du sort !
sœurs fatales, messagères
de l’air, de l’eau, de la terre,
tournons la main dans la main
tous les tours que fit le monde :
au dernier finit la ronde
où commence le destin. »

(Elles regardent toutes vers la droite, la 3ème qui est vers le côté des coulisses où elles regardent, se rapproche des deux autres, tout en regardant vers les coulisses. Elles sont groupées, le feu brûle doucement. Entrent Macbeth et Banquo)
— Macbeth : (il regarde le ciel, songeur) « Je n’ai jamais vu de jour si horrible et si beau. »
— Banquo : (un peu éloigné, inspectant les environs) « À combien sommes-nous de Forrès ? » (apercevant les sorcières, il sursaute, un peu effrayé) « Quelles sont ces créatures, si flétries, si bizarrement accoutrées ? » (Macbeth se retourne) « Elles sont bien sur la terre où nous habitons mais semblent ne pas en être. Êtes-vous seulement vivantes ? Un homme pourra-t-il vous questionner ? (Les sorcières posent un doigt sur leurs lèvres) Vous avez l’air de comprendre puisque chacune à l’instant pose un doigt sec sur ses lèvres calleuses. Vous devez être des femmes et pourtant votre barbe m’empêche le croire. »
— Macbeth : (irrité) « Parlez si vous pouvez, qu’est-ce que vous êtes ? »
— 1ère sorcière : (s’inclinant) « Salut Macbeth ! Salut à toi, Glamis ! »
— 2ème sorcière : (idem) « Salut Macbeth ! Salut à toi, Caudor ! »
— 3ème sorcière : (idem) « Salut Macbeth, toi qui seras bientôt roi ! »
(Banquo se tourne vers Macbeth ; celui-ci frissonne et ramène son manteau sur ces épaules)
— Banquo : « Mon bon seigneur, pourquoi ce frisson ? Vous auriez peur de tout cela, qui sonne si bien ? » (se retournant et les sorcières) « Au nom de la vérité, êtes-vous donc des fantômes ? Existez-vous vraiment comme vous paraissez ? Vous donnez à mon noble compagnon le titre qu’il possède, la promesse d’une autre fortune et l’espoir d’un royaume, il en paraît saisi. À moi vous ne dites rien. Si vous avez le pouvoir de lire les germes du temps et de reconnaître dans les semences celles qui lèveront ou ne lèveront pas, parlez ! Votre faveur ou votre haine ne me fait ni peur ni plaisir »
— 1ère sorcière : « Salut ! » (On doit bien avoir l’impression qu’elles répondent à Banquo)
— 2ème sorcière : « Salut ! »
—3ème sorcière : « Salut ! »
— 1ère sorcière : (1ère nuance : elle répond – 2ème nuance : elle se parle à elle-même, songeuse) « Plus petit que Macbeth et plus grand tout ensemble ! » (elle dit ceci et les trois sorcières reculent en parlant vers l’arbre derrière lequel elles disparaîtront)
— 2ème sorcière : « Moins heureux et pourtant heureux bien davantage ! »
— 3ème sorcière : (elle parle, appuyée à l’arbre, avant de fuir) « Père de rois, de rois, et sans l’être toi-même ! Donc salut, Macbeth et Banquo. »
— Toutes : « Banquo et Macbeth, salut ! »
— Macbeth : (s’avançant d’un pas et frappant de son poing droit dans sa paume gauche) « Restez là ! » (les sorcières s’immobilisent. Un temps) « Terminez vos discours incomplets ! Par la mort de Sinnel, je sais très bien que je suis Glamis. Mais comment cela, Caudor ? Caudor est vivant, prospère. Et roi ? Ce n’est pas plus imaginable pour moi que d’être Caudor. D’où tenez-vous cette science étrange ? Dites-moi ! Pourquoi, sur cette lande brûlée de foudre, arrêtez-vous notre marche avec vos saluts prophétiques ? Parlez, je vous l’ordonne. »
(Les sorcières disparaissent, le feu s’éteint)
— Banquo : « À croire qu’elles sont des bulles sur la terre comme il en existe sur l’eau ! Où ont-elles disparu ?
(Il s’avance pour marcher derrière l’arbre. Macbeth se retourne et fait quelques pas)
— Macbeth : « Dans l’air ; ce qui semblait avoir un corps s’est fondu comme un souffle au vent. » (il s’arrête) « J’aurais tant voulu qu’elles restent ! »
— Banquo : (il remonte vers lui) « Mais étaient-elles vraiment devant nous ? N’aurions pas mangé de cette racine qui fait de la raison l’esclave de la folie ? »
— Macbeth : (il se retourne vers lui) « Vos enfants seront rois. »
— Banquo : « Vous serez roi. »
— Macbeth : (il continue les paroles de Banquo) « Et Caudor. » (léger arrêt) « C’était bien ainsi ?»
— Banquo : « Refrain, couplet, mot pour mot. » (il se retourne, sortant son épée) « Qui va là ? »
(Entrent Ross et Angus)
— Ross : « Macbeth, le roi a reçu avec bonheur la nouvelle de ta double victoire. Déjà, quand il apprend tes exploits contre les rebelles, il hésite entre la stupeur, qui doit se taire, et la reconnaissance qui voudrait s’exprimer. Et voici que le même jour, quelques heures plus tard, il te retrouve seul parmi les rangs norvégiens, impassible devant tous les spectres de la mort que tu crées toi-même. Les courriers arrivaient tous à la fois, drus et rapides comme un orage de grêle ; et chacun apportait le tribut de sa gloire et le versait aux pieds de ton roi.
( Ross doit prononcer ces mots sur le ton d’un porte-parole, un peu comme si le décor avait changé et que la scène était dans un palais où les deux envoyés viendraient saluer un grand seigneur. Angus doit renchérir sur le même ton de louanges)
— Angus : Macbeth, nous t’apportons des remerciements, rien de plus, mais nous allons te conduire en présence de notre maître et là vraiment tu seras payé. »
— Ross : Mais déjà, comme gage d’un plus grand honneur, il m’ordonne, Macbeth, de te proclamer Caudor. Salut donc, (il s’incline) noble Caudor, car ce nom est le tien.  » Banquo : (à part, tressaillant) « Quoi, le diable aurait dit la vérité ? »
— Macbeth : Caudor ? Il est vivant… (étonné) Pourquoi m’habillez-vous de vêtements empruntés ? »
— Angus : (il s’incline très légèrement) Caudor est encore vivant mais un lourd jugement pèse déjà sur sa vie, qu’il a mérité de perdre. Avait-il fait alliance avec ceux de Norvège ? A-t-il soutenu en secret les rebelles ? Ou a-t-il travaillé avec les uns et les autres à la ruine de son pays ? Je l’ignore. Mais le crime de haute trahison, avec l’aveu et toutes les preuves, l’anéantit. »
— Macbeth : (il se détourne, songeur, et fait quelques pas à l’écart, vers Banquo. À part) « Glamis et Caudor ! Quels titres ! À quand le dernier, le plus grand ?»
(À Ross et Angus, se retournant à demi, avec un geste de la main pour donner congé) « Merci de vos peines. »
(Se retournant vers Banquo, s’arrêtant devant lui et le regardant) « Au fait, vous n’espérez pas que vos enfants seront rois puisque celles qui m’ont appelé Caudor leur ont annoncé le trône ? »
— Banquo : (appuyant des deux mains sur son épée dans la pointe est sur le sol) « À ce compte, au-delà du titre de Caudor, vous pourriez aspirer en toute confiance à la couronne elle-même. Mais c’est étrange, souvent pour nous conduire à notre perte, les puissances des ténèbres nous disent des vérités ;
(Macbeth s’éloigne et Banquo lui parle alors qu’il marche et lui présente son dos)
— « Elles nous offrent pour appât des bagatelles fort innocentes et nous nous enfonçons et nous sommes trahis, »
(Il se retourne vers Ross et Angus qui regardent Macbeth, avec un léger étonnement. Banquo, se rapprochant un peu d’eux, le regarde aussi et se retourne vers Ross et Angus, chaque fois qu’il leur parle) « Un mot, cousins, je vous prie. »
— Macbeth : (s’immobilisant, de profil par rapport au public) (à part) « Deux vérités sont déjà dites, deux prologues heureux, gros de leur tragédie qui est royale. » (haut, se retournant vers Ross et Angus) « Messieurs, je vous remercie. » (à part, il se prend le menton et fait un ou deux pas) « Ce message surnaturel qui me sollicite ne peut être ni bon ni mauvais. S’il est mauvais, pourquoi ce début véritable, promesse de réussite ? Je suis Caudor. S’il est bon, (il se lâche le menton) qu’ai-je à faire de cette idée naissante, image épouvantable qui fait se dresser mes cheveux, battre mon cœur, si fort que la poitrine se casse ? La peur est peu de chose auprès de ces visions. Oui, cette horreur contre nature, ce crime encore à l’état de rêve ; et pourtant il bouleverse mon âme, mon corps, mon univers tout entier ; tout mon être est anéanti par la pensée : rien n’existe plus que cela, qui n’est pas encore. »
— Banquo : « Voyez comme votre compagnon est absorbé »
— Macbeth : (à part) « Allons, si la fortune veut que je sois roi, elle peut aussi bien me couronner sans que je remue. »
— Banquo : « Les honneurs nouveaux lui vont comme des vêtements neufs qui se font seulement à l’usage. »
— Macbeth : (à part, avec un geste bref) « Advienne que pourra, la nuit met toujours fin au jour le plus ingrat ! »
— Banquo : (à Macbeth) « Noble Macbeth, nous attendons votre bon plaisir. »
— Macbeth : (remontant vers eux) « Pardonnez-moi, messieurs, mon cerveau engourdi se trouvait assailli de choses oubliées… Mes bons seigneurs, vos services sont gravés sur des feuillets que je tourne chaque jour afin de les relire. Allons retrouver le roi. (Passant devant Banquo, il s’arrête et lui souffle) « Pensez à ce qui est arrivé. Et quand le temps aura donné à toutes choses leur juste poids, nous parlerons tous deux à cœur ouvert. » (Il repart)
— Banquo : (il parle en le suivant) « Bien volontiers. »
— Macbeth : (il se retourne vers lui, très léger arrêt) « Jusque-là, silence. » (il se retourne vers les autres) « Partons, mes amis. »
(Ils sortent)

Note écrite à 16 ans